Le Béliya

ou

Bélya

 

 

“ Béliya manman béli béli bélo, Béliya manman béli béli bélo ”

EN GUYANE, ce refrain, tout le monde le connaît ou l’a déjà entendu, des plus jeunes au plus âgés ! C’est un refrain emblématique de la culture Créole guyanaise.

Le nom Béliya ou Bélya se rencontre aussi bien en Guyane qu’en Martinique. Ici et là, il fait référence à un rythme joué au tambour et à la danse traditionnelle créole qui l’accompagne.

Les origines du Béliya

L’existence du Béliya se mêle à l’histoire de la Guyane et, par voie de conséquence, à la Traite Négrière, qui puise ses racines en Afrique.

La Traite Négrière débuta dans la Caraïbe au 16ème siècle et se poursuivit jusqu’au 19ème siècle.
Les origines des Africains étaient très variées. Ibos, Wolofs, Kongos, Yorubas, Bamilékés, Peuls et Toucouleurs.

Les Toucouleurs sont une population de langue peule en Afrique de l'Ouest, vivant principalement dans le nord du Sénégal en Mauritanie et au Mali.

Même s'ils sont souvent présentés comme un groupe ethnique, il ne s'agit pas, selon l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, d'une ethnie, mais plutôt " d'un ensemble culturel assez homogène (islamisé et foulaphone, c'est-à-dire parlant peul) "

Les Peuls eux sont une ethnie de nomades et semi-nomades vivant en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie, en Guinée, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, au Soudan mais on les retrouve également au Nigeria, au Cameroun, au Togo. (Le nom Peul vient d’une racine qui signifie ‘éparpiller, disperser au souffle.’)

Les Toucouleurs jouent le Yéla (ensemble de chants et de danses qui à l'origine servait de rituel pour rendre grâce à Dieu) qui reproduit les sons que font les femmes quand elles pilent le mil. Ce chant qui sert à ragaillardir lors des cérémonies de circoncision, se retrouve aussi dans les mariages pour les bains rituels accompagnant les veillées douces aux clairs de lune. Les baptêmes sont aussi les moments d’expression de ce genre musical.

Le Yéla se rythme en tapant des mains sur des calebasses. Elles sont utilisées dans un rythme à trois temps, accompagnant la danse, faite de gestes des mains et des pieds, amples et saccadés.

Femmes et YelaLes Toucouleurs et plus spécifiquement, les femmes, déportées jusque dans la Caraïbe et en Amérique du Sud, notamment en Martinique et en Guyane, apportèrent avec elles leur culture et leurs rythmes ancestraux. Le Yéla étant l’un d’eux, il fut très certainement introduit sous sa forme originelle qui est encore jouée au Sénégal dans la région du Boundou, dans l’est du pays, actuel département de Bakel.

L’organisation matérielle pour jouer ce rythme étant très simple - des calebasses, présentes en Guyane - il ne fut sûrement pas difficile de le diffuser, aux enfants, aux compagnons et compagnes d’infortune, comme c’est le cas en Afrique, où il rythme encore une certaine tâche ménagère : le pillage du mil.

Plus tard, et sur certaines habitations où des tambours étaient disponibles, les hommes ont dû l’adapter sur leurs percussions. Y a été associé les chants que l’on reprenait lors des travaux champêtres, ainsi que la danse que nous connaissons aujourd’hui, qui mime les gestes ou différentes actions qu’exécutaient les ancêtres esclaves dans les champs des colons européens (sabrer, couper l’herbe ou la canne à sucre, semer, sarcler, ratisser, piquer, planter les bâtons de manioc, fouiller, récolter...). La fonction de ‘ rythme agraire ’ étant conservée, ainsi que le contexte dans lequel il est coutume de le jouer, au clair de lune, les regroupements festifs des Esclaves n’ayant lieux, eux aussi, qu’à la nuit tombée.

D'autres significations du terme

La traduction du mot peul : ‘ yela ’ — du verbe yelaare — est : ‘ vœux exaucés, désir, souhait ’.
Le mot ‘ be ’ correspond aux pronoms personnels ‘ ils, elles ’.
‘ Be yela ’ voudrait donc dire ‘ Ils/elles [font, sous entendu, dansent] le yela ’ ou ‘ Ils/elles [font la danse pour] celui qui exauce les vœux ’, et par déduction, ‘ Ils/elles [dansent pour] Dieu ’ c'est-à-dire ‘ pour remercier Dieu ’.

De très nombreux mots empruntés à des langues africaines ainsi que quantités noms restèrent, et se retrouvent encore dans le créole guyanais. Mais leur signification originelle fut perdue au cours du temps. La prononciation même de certains mots fut altérée.

Dans tous les créoles, de nombreux mots ont subi l’influence de la métathèse, qui est une figure qui consiste à faire passer une syllabe pour une autre. Par exemple, en créole guyanais, les mots français ‘ fourmi, corbeau, dormir, parole ’ sont devenus ‘ fronmi, krobo, dronmi, palò ’. Subissant l’effet de cette même métathèse, l’expression ‘ Be yela ’ serait devenue le nom ‘ Béléya, Béliya ’ ou ‘ Bélya ’ dans le langage parlé.

Naissance de la langue créole

Les Africains mis en esclavage dans la Caraïbe et l’Amérique du Sud ne purent pratiquer — et de fait, conserver — leurs langues maternelles en raison de la séparation et le mélange des familles et des peuples Noirs lors de la traite. Pour pouvoir donc échanger entre compagnons d'infortune déportés, d’ethnies et d’expressions très variées, mais aussi pour que les colons Européens puissent leurs transmettre des ordres, s’est donc développé un pidgin. Ce pidgin se serait structuré et enrichi pour devenir pour les générations suivantes une langue maternelle  : le créole.

NB : Un pidgin est traditionnellement défini comme le parler qui s'établit quand deux groupes de populations qui ne partagent pas la même langue essaient de se comprendre mutuellement. Il s’agit d’un langage basique simple du genre : «  Moi Tarzan, toi Jane ». Les linguistes ne sont pas unanimes pour définir la naissance du créole comme une évolution d’un pidgin. D’autres théories font débats pour expliquer la naissance des créoles.


Selon d’autres sources, le Béliya viendrait d’une autre tradition musicale africaine, cette fois du bassin du Congo, ayant pour nom le Béli. Le nom Béliya ou Bélya serait en réalité une déformation du nom Béli. Il s’agirait tout simplement du nom propre accolé à son article, puisque dans le créole guyanais (et les créoles en général) on place l’article à la fin du nom : " Nou k’alé dansé Béli-a " - traduction : " On va danser le Béli ". Béli-a serait devenu dans le langage parlé Bélya ou Béliya.

Le Béli serait le rythme de la vie et de la mort, principe agricole par excellence : la semence, le grain, doit mourir et être enseveli pour donner vie à un germe, une plantule puis une plante, qui à son tour produira des grains, qui eux aussi, après maturation tomberont, mourront et seront ensevelis…

Le foulé du Béliya pourrait donc s’expliquer de manière symbolique et poétique, comme suit : la saccade (en rouge sur le schéma) correspondrait à la mort, alors que les sons graves (en vert sur le schéma) correspondraient aux battements du cœur, donc à la vie.

= son grave ; ○ = son aigu


Selon des chercheurs d’origine martiniquaise — qui ont ont chez eux une danse et un rythme au tambour du nom " Bélya " — dans certaines langues africaines ce mot signifie : " la jeune fille ".
Dans le créole martiniquais on l’emploie pour encourager ou pour approuver une action positive. Il peut aussi être traduit par ‘cri de joie’.

Jean-Marc TERRINE, dans son ouvrage La ronde des derniers maîtres du Bèlè, cite les propos d’un détenteur du savoir traditionnel martiniquais. En résumé, ce dernier rapporte que le mot "belya" était d'usage courant dans la période esclavagiste :

" Le belya se chantait sur deux tons différents. Il organisait l’agriculture (coup de main), permettait de tracer l’emplacement des maisons pour l’installation des futurs époux. Lors de la délimitation de l’espace de la kay (kay = kaz = maison) les travaux […] se prolongeaient tard dans la soirée :
- On creusait la terre au rythme du tambour belya (fouyé tè)
- On dansait en rond pour tasser la terre, la stabiliser : danmé lè-a (emplacement). "

Toujours d’après les mêmes sources le mot "belya" serait même le nom d’une société secrète d’esclaves Marrons :

" L’art se pratiquait dans la société "belya" sous forme de sculpture, de vannerie, […] des pantins en bambou, des flûtes, des figurines en "roche tif ". Beaucoup de formes stylisées dégageant une grande simplicité. "

 

Les " Mayouri "

A l’époque coloniale, malgré les Ordonnances Royales formelles, les colons ne nourrissaient pas toujours leurs esclaves. Ils préféraient leur donner cinq jours de détente mensuels pour leurs propres cultures vivrières. Les esclaves se réunissaient donc pour défricher et cultiver le petit arpent de terre que le maître voulait bien leur abandonner. De là est né le travail en commun solidaire qui, après l’émancipation prendra forme et deviendra le Mayouri. Il s’agit d’un mot d’origine amérindienne, pour exprimer la solidarité entre parents, voisins, habitants d’une même localité pour effectuer un travail déterminé en commun.

Après la période esclavagiste, le Béliya a été très utilisé dans les Mayouri, c'est-à-dire " les coups de mains " lors desquels " l’union fait la force ". L’historien et folkloriste Jean-Paul Agarande précise à ce propos que :

" La préparation des champs que l’on appelle en Guyane " bati " nécessite pour certaines tâches beaucoup de main d’œuvre, ainsi pour abattre les gros arbres, ou pour " sabré " une partie du terrain, également pou planter le manioc, le récolter ou encore pour le râper. Chacun fait appel à ses frères et sœurs, à ses cousins, à ses amis ou à ses voisins, ce qui permet de réaliser en quelques heures un travail qui nécessiterait plusieurs semaines de dur labeur à l’organisateur du rassemblement. Celui qui organise un " Mayouri " doit prévoir la nourriture et la boisson nécessaire pour tout le monde mais il doit surtout prévoir de bons " tanbouyen " car c’est le rythme des tambours et des chants entonnés par les travailleurs qui font que tout le monde va ensemble, en cadence, en harmonie."

Telle était la fonction du Béliya à l’époque post-esclavagiste et jusqu’au début du 20ème siècle.

Mayouri
Des tanbouyen rythmant la cadence du travail lors d’un Mayouri.
(Image
: Cahier pédagogique et culturel - Jean-Paul AGARANDE)

 

Le rythme

Le rythme du Béliya correspond au rythme du Yéla. C’est le même rythme à trois temps. C’est là une preuve indéniable du lien entre ces rythmes.

Le foulé du Béliya est saccadé
G D   D G D D D
Une mesure
Inversement si gaucher
D = main droite ; G = main gauche ; = son grave ; ○ = son aigu

Le tambour plonbé accentue les sons graves.

Ces dernières années, on a vu apparaître un autre foulé du Béliya qui est exécuté sur un ostinato en 6 notes, 3 notes graves et 3 notes aigues. Il ne s’agit pas du foulé du Béliya original. Il n’est d’ailleurs pas pratiqué par tous les tanbouyen et n’est pas reconnu par les puristes de la musique traditionnelle créole guyanaise.

Un autre foulé du Béliya
G D G D G D

 

Le Tibwa du Béliya se joue comme le foulé.

Rythme du Tibwa
ka tak   tak ka tak tak tak
G D   D G D D D
Une mesure
Inversement si gaucher ; se répète en ostinato.
D = main droite ; G = main gauche

Le tambour koupé se charge des improvisations.

Un kasé dans le Koupé

Le Koupé du Béliya est ponctué de kasé, qui reviennent presque tous les trois temps. Le kasé (ou slap dans le langage musical) est un son sec, que l’on obtient en gardant les doigts d’une main sur la peau du tambour, et en tapant un coup sec de l’autre.


La Danse

La danse du Béliya mime la semence. Madame Monique Blérald-Ndagano, dans son ouvrage Musiques et Danses Créoles au tambour de la Guyane Française, décrit ainsi cette danse :

" Le mouvement des pieds et des mains joue un rôle important. Ce qui est tout à fait compréhensible, puisqu’il s’agit de danses agraires. Le mouvement des bras rappelle la semaille et celui des pieds simule la plantation du manioc que l’on enfonce avec le pied dans la terre ; motifs récurrents que l’on retrouve en général dans toutes les danses du monde symbolisant la fertilité.
Le Bélya se caractérise par l’alternance des pas à gauche, à droite. "


Dans la danse les danseurs sont rangés sur deux files, l’un en face de l’autre.
Le pas de base du Béliya est le pas glissé. Mais les glissements sont latéraux, et les danseurs sont constamment en semi-flexion et alternent pas droite/gauche.

Les pas des cavalières sont :

  • Le " ti pa soté " lors duquel la cavalière plie légèrement la jambe gauche devant la jambe droite et vice-versa. Le bras suit le mouvement de la jambe gauche, le bras droit pendant ce temps, retient l’autre moitié du kanmza, en l’air.
  • Le " gran pa soté " c’est le même mouvement que le précédent, cependant la danseuse se penche davantage vers le sol.
  • Le pas des cavaliers correspond au balayage de la jambe gauche semi-repliée devant la jambe droite. Le bras gauche suit le mouvement de la jambe gauche, tandis que le bras droit reste le long du corps. Puis vice-versa, on effectue le même mouvement avec la jambe droite et le bras droit.
    Selon le rythme de tambour, le cavalier doit plus ou moins se pencher vers le sol.

    " Ainsi les ballets effectués au son du Bélya retracent les gestes des champs comme "sabrer" (couper l’herbe ou la canne à sucre à l’aide d’un coutelas), ratisser, planter les bâtons de manioc…Gros bleu
    Le Bélya est un rythme privilégiant les gestes demi circulaires. "
    Cahier pédagogique et culturel - Jean-Paul Agarande.

     

    La tenue

    La tenue portée en général est la tenue d’abattis, le gros bleu, avec kanmza konvwè et les sabots borga pour les dames (que l’on ôte pour la danse).



     

     

     

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